Des moments d’une beauté unique : Anne Perrier 1922-2017

Anne Perrier, née à Lausanne le 16 juin 1922, est morte le 16 janvier 2017. Son oeuvre poétique est recueillie par les éditions L’Escampette en 2008.

Dans La Nouvelle Revue de Lausanne du 26 décembre 1967, quotidien auquel il collabora régulièrement de 1950 à 1970, Philippe Jaccottet écrit :

«Faut-il s’excuser de montrer des beautés de langage dans une poésie qui précisément ne les cherche pas, et qui n’est, intérieurement, qu’effusion de l’âme? Mais quoi? Si Anne Perrier n’avait ce don, toujours plus sûr, de choisir les images et les mots essentiels, d’associer les sonorité les plus persuasives, de rompre ou de presser le rythme, de s’arrêter au meilleur moment, elle pourrait être une sainte, elle ne serait pas poète, et l’élévation de son expérience nous resterait inconnue, ou nous serait communiquée par d’autres voies. Cela reste indéniable, même si, ce que je suppose, le travail d’Anne Perrier sur les mots ne ressemble pas du tout à celui de Mallarmé ou de Valéry, mais se fait «en dormant», c’est-à-dire dans le recueillement silencieux de l’être autour d’un seul désir et de quelques images.»

Note reprise in Ecrits pour papier journal Chroniques 1951-1970, Gallimard, 1994, p. 263.

Jean Starobinski : «Pourquoi le public d’Anne Perrier ne cesse-t-il d’augmenter? Il suffit de lire, en donnant son attention. Cette poésie aiguë, sobre et limpide, occupe désormais une place distincte – très haut située – dans l’ensemble de ce qui paraît actuellement en langue française.»

José-Flore Tappy : «Proche des poètes mystiques mais aussi d’Emily Dickinson, dont elle aurait l’audace et la légèreté, la poésie d’Anne Perrier est tout entière tournée vers une écoute lucide du monde. Elle dit l’envol, toujours recommencé, qui va de l’«ombre humaine» à l’étincellement des oiseaux.»

Notes sur Judith

valentin-de-boulogne-judith-et-holopherne-v-1626-huile-sur-toile-106-x-141-cm-la-valette-national-museum-of-fine-arts« Le tranchant de mon amour pour toi me fait perdre la tête et c’est parfait ; si on s’inquiétait pour sa tête, on n’irait plus nulle part.

La plume est le plus bas degré de ce qui existe. Ne vois-tu pas que la plume n’a pas accès à la pureté avant que sa tête ait été taillée ? »

Echantillon de calligraphie, Iran, XVI-XVIIIe siècle (Vever Collection, Simthsonian, 86.0344), cité par Denis Hollier, « A l’en-tête d’Holopherne », in Les Dépossédés (Bataille, Caillois, Leiris, Malraux, Sartre), Ed. de Minuit, 1993, p. 139.

Peinture de Valentin de Boulogne (1591-1632), Judith et Holopherne (vers 1626), La Valette, Musée National des Beaux-Arts.

Si, comme le pense Denis Hollier, Michel Leiris s’identifie à Holopherne décapité, ne peut-on croire que Valentin lui aussi se montre sacrifié par la femme vierge, comme Cristofano Allori avait prêté ses traits à Holopherne et ceux de sa maîtresse à Judith, et comme Le Caravage se représentait en Goliath vaincu?

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Valentin, dans toute son oeuvre, se montre insatisfait du peu de justice que le mâle accorde à la femme, et affirme la volonté d’une sorte de revanche improbable mais possible. Regret, repentir, remords d’une faute masculine jamais avouée, toujours voilée mais jamais effacée, même par le bain fatal dans une fontaine de Rome ?

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Bretagne et mimosa

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En fleur.
A grappes fine où feuille
disparaît.
Air de fougère : découpe des membranes de vert en grille.
Front de mer. Immense, le mimosa. Mars a fait soleil
(un/deux/trois : tourne court au dos du ciel, le jour).
Le coeur ignore
la raison du soir : brille à fendre l’eau de sel.
Jette à la mer la buée des feuilles :
respire. Souffle à paille de récolte :
le grain s’honore en feu.
Saint-Jean trop loin des braises.
Amours.
Air de naguère : saison du chant des fleurs.
Bretagne en flot des arbres : la terre contre la mer love le duvet.
Les plumes percent le jour jaune. Ciel aveugle :
seul en bleu résonne, il a cédé
son territoire. L’espace. Au bout des ongles,
à marée basse en botte ou gerbe d’aurore,
lève
le mimosa.

Isabelle Lévesque, Va-tout, éd. Les Vanneaux, 2013.

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J’ai eu un peu de mal à me procurer le livre où se trouve ce poème que j’aime, et c’est pourquoi je le présente ici, non pour m’en parer, et encore moins pour l’expliquer. La poésie d’Isabelle Lévesque est difficile, et je n’en serai pas l’exégète. Simplement, que l’on donne sa confiance à un poème au point de le balbutier, et la confiance cherche à se partager, à se répandre, c’est un phénomène physique.

Il se trouve que j’ai évoqué avec dépit le mimosa dans un livre ancien. Oserai-je poser ces phrases sous le beau poème? Ces phrases échouaient par manque d’amour à dire le mimosa, et portaient cette lamentation :

« Je hais le mimosa. Je le hais, depuis l’enfance. Cette couleur et cette forme, démente. Où plutôt, c’est le mimosa qui m’est violemment hostile. (Deux choses du monde incompatibles : le mimosa, moi.) Faut-il que je m’efforce d’aimer le mimosa (comme on s’efforce d’aimer une personne avec laquelle il faut bien cohabiter?) Si je n’aime pas le mimosa, puis-je prétendre aimer le monde? Y aura-t-il du mimosa au paradis? L’enfer, est-ce le mimosa? » (Feu d’épines, 1993)

Je souris aujourd’hui de cette angoisse, de cette rage d’expression déçue. Le monde me demande-t-il de l’aimer? Ou simplement de passer, de le regarder, de l’oublier ? Il est vrai : « Le coeur ignore / la raison du soir », comme il ignore la raison du mimosa. Mais ignorer n’est pas cesser d’aimer, comme je le croyais naïvement il y a plus de vingt ans. Le poète est un ignorant qui parle à ceux qui veulent ou croient savoir, ne leur délivrant nul savoir. Que la rage du savoir déçu ne se tourne ni vers la fleur, ni vers le poème.

 

 

 

Cristina Campo, « la journée est le seul devoir »

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Lettre de Cristina Campo (Vittoria Guerini)
“Quant à vos tourments, dont je sais si peu de choses, je voudrais vous prier, si votre amitié me le permet – de ne pas vous abandonner à la tentation centrale, la seule que le démon puisse réellement travestir en morale : celle des bilans et des programmes. C’est avec le passé et le futur qu’il tente de nous attirer chaque jour, alors qu’en vérité la journée est la seule réalité, le seul devoir, la seule chose de laquelle on soit responsable. Et c’est également en se débarrassant d’ hier et de demain que nous pourrons établir le silence, l’attention parfaite, où parle la nécessité vraie de notre âme; âme, dis-je, et non moi (ce dernier est toujours occupé, justement, avec l’hier et avec le demain)”. Lettre citée par Cristina de Stefano, Belinda et le monstre, vie secrète de Cristina Campo, Adelphi éd., 2002, pp. 81-82. Traduction française par Monique Bacchelli, Ed. du Rocher, 2006, p. 90.

ma main sur son front

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« (Pour dire adieu à son cadavre, si juvénile malgré le mal qui dès longtemps lui rongeait les poumons, ma main posée quelques secondes sur le front froid d’une femme de mon siècle et de mon climat en qui j’avais placé le meilleur de mon amitié, moi qui – sans être un homosexuel – regarde l’amitié comme une espèce d’amour et suis probablement – quelque dégoût que j’aie pour la sublimité des amours platoniques – l’homme des amitiés féminines plutôt que celui de la passion ; j’ai découvert plus tard que ce geste dernier adressé à une créature qui depuis des années entretenait avec l’ange de la mort des rapports si familiers qu’elle semblait lui avoir emprunté un peu de son impénétrabilité de marbre n’avait été que la machinale mais tendre reproduction d’un geste plus ancien, accompli du temps qu’elle était encore à peu près en santé : un soir que nous traînions à quelques-uns dans les bars de Montmartre et qu’elle s’était enivrée, ainsi qu’il arrivait souvent quand elle ne pouvait plus soutenir l’effort qu’il lui fallait pour sauvegarder un équilibre qui ne tenait jamais qu’à un fil, suspendue qu’elle était entre la glace et le feu par sa rigueur et sa passion, son dégoût et son goût de la vie, son messianisme social et son incapacité de subir une contrainte, j’avais posé ma main sur son front pour l’aider à s’affranchir de sa nausée en vomissant, caresse unique dont ma paume droite – sur laquelle pesait cette tête qui s’abandonnait, autant par l’effet de l’alcool que par celui des antinomies implacables dont elle était éternellement la proie – n’a pas perdu le souvenir. Comme en témoignent tels des feuillets qu’elle avait rédigés, cette amie avait choisi pour se dépeindre le prénom émouvant de « Laure », émeraude médiévale alliant à son incandescence un peu chatte une suavité vaguement paroissiale de bâton d’angélique.) »

© Michel Leiris, Fourbis, La Règle du Jeu, Gallimard, Pléiade, p. 494-495 (édition de Denis Hollier).

 

Les feuillets dont parle ici Leiris ont été publiés hors commerce en 1939 et 1943. Colette Peignot est née en 1903 et morte en novembre 1938. L’amitié entre Bataille et Leiris fut scellée par cette mort de « Laure ».

Odor di femmina

 

12916347_10209199663978488_4141227606799055378_o« Leopardi, Zibaldone, 1537. « Les odeurs sont comme une image des plaisirs humains. Une odeur délectable laisse toujours un certain désir, supérieur peut-être à toute sensation. Je veux dire que l’odorat n’en reste jamais satisfait, fût-ce mé­diocrement – et bien souvent il nous arrive de respirer avec force comme pour nous rassasier et rendre complet le plaisir, sans y parvenir jamais. De même, les odeurs sont une image des espérances. » (trad. Michel Orcel.)

Boire cette eau de la femme, objet de notre désir infini, cela ne peut se sa­tisfaire – fugacement- que dans l’odeur. L’odeur, d’une cer­taine façon, est un li­quide, elle nous pénètre, nous n’avons pas y mor­dre de quelque façon que ce soit. Devant l’odeur, être lion ne nous sert guère : qui mordra dans l’odeur? Et qui donc pourra rugir devant elle « d’un pré­tendu triomphe » (Jaccottet)?

« Odor di femmina ». L’odeur est femme, la femme est odeur.

Boire cette eau intarissable de la femme, même si elle fait peur, comme toute eau. Elle fait peur parce qu’elle entraîne irrésistiblement, et qu’il est fort possible qu’on n’en revienne jamais. »

La Fin de l’attente, éditions Le Temps qu’il fait.

La perfection de la prose

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La prose n’est supportable que lorsqu’elle atteint la poésie pure. Qui peut s’y tenir? Qui peut croire cela possible?

Et pourtant voilà que cela recommence, la vague apporte encore un de ces bois parfaits auxquels il ne peut être question de rien ajouter, de rien retrancher.

Cette année, c’est un bois jeté à l’eau le 9 août 2012, jour sinistre pour moi, mais cela n’intéresse personne, et que j’ai ramassé sur le sable aujourd’hui, 25 février 2016.

Près de quatre ans donc pour suivre le chemin du fleuve à l’envers, comme les saumons.

C’est à toutes les pages d’un livre qui s’appelle La Chambre d’écho, c’est de Frédérique Germanaud, c’est publié par l’excellent éditeur L’Escampette, à Chauvigny.

Ce livre, vous pouvez le trouver dans toutes les bonnes librairies, et, aujourd’hui, en vous dépêchant bien, sur les rayons des librairies Les Sandales d’Empédocle à Besançon, La Machine à lire à Bordeaux, Tschann à Paris. Et partout ailleurs si vous pouvez patienter quelques jours après avoir lu cette page 69, le texte a pour titre « Les saules ».

« Derrière la maison, il a ensemencé une petite parcelle de trèfle blanc. Pour les abeilles. Une exception à cette ligne basse de vie sur laquelle il se tient. Ce jardin de trèfle est une concession à la beauté inutile, une élégance, mais il n’a de compte à rendre à personne. Pour le reste, son choix s’est porté sur des légumes simples, qui viennent bien et ne craignent pas l’eau. Près de l’ancien four à pain, un noisetier et un noyer donnent en abondance. Plus bas, en bordure du chemin communal, prunelliers, mûriers et sureaux. La terre du potager est retournée. Il a nettoyé la petite serre fabriquée avec les anciens châssis vitrés de la maison. Le grain de la terre est très fin, doux sous les doigts. Il soulève le couvercle, éclaircit les semis trop serrés, referme le toit de verre sur lequel le soleil va bientôt donner. »

Je ne sais pas combien nous sommes à nous enchanter de telles phrases, d’un auteur qui n’a de compte à rendre à personne, et dont les livres viennent bien et donnent en abondance.

Alain Veinstein reçoit Frédérique Germanaud le 4 janvier 2013.