être un corps du monde

A Sansepolcro, devant La Résurrection du Christ, mon malaise tout à coup, cette impossibilité de soutenir le regard du Christ et cette incapacité de m’y soustraire. Jamais une peinture ne m’a donné un tel sentiment, pas même Le Baptême du Christ de Londres, que j’ai pu quitter sans arrachement, avec une sorte de légèreté (parce que ce tableau est léger, le regard du Christ ne se dirigeant pas vers nous, alors qu’il pèse sur nous dans la Résurrection, qu’il exige avec douceur, mais fortement, notre accord à l’éternel). D’une certaine façon, ce regard du Christ ne m’a pas quitté depuis. Sentiment que ce n’est pas seulement une peinture. Dans cette Résurrection de Sansepolcro, c’est tout autre chose que la beauté qui me retenait si fortement.

En ce sens, la lecture de Philippe Jaccottet dans son Libretto se vérifie : dans Le Baptême, c’est bien le monde terrestre qui nous est montré, dans sa fraîcheur lustrale. Le monde de La Résurrection est beaucoup plus vieux, il est épais, opaque, il a connu la mort, et cette fois le regard du Christ est bien le centre du tableau, s’il ne l’est pas dans le tableau de Londres. Le Christ est passé par la mort, a traversé l’épaisseur des enfers. En quoi, en tant qu’homme, il a une histoire, et toute histoire est pesante. Le Baptême ignore le mal, la mort, l’enfer, il est pure jubilation. Oui, si cette beauté est bien païenne (celle de ces trois anges à gauche, si terrestres), la lumière de La Résurrection porte la profondeur et l’épaisseur propres à la religion chrétienne, si éloignée, malgré saint François, du pur bonheur d’être au monde, d’être un corps du monde.

Jean Pierre Vidal, Feu d’épines, Le Temps qu’il fait éd.

Piero della Francesca, about 1415/20 – 1492
The Baptism of Christ
1450s
Egg on poplar, 167 x 116 cm
Bought, 1861
NG665
https://www.nationalgallery.org.uk/paintings/NG665

Avec l’aide de Piero, de Maître Eckhart et de Morandi

Flagellation du Christ de Piero della Francesca. L’ordre du monde, sa lumière ne sont nullement altérés par le supplice du Dieu. Nul tragique. Et l’ordonnateur du supplice est tout entier fait d’une lumière angélique. Simone Weil : « Espace et solitude, l’indifférence de toutes choses. Les événements ne sont pas plus chargés de signification les uns que les autres; même la crucifixion du Christ n’est pas plus chargée de signification qu’une aiguille de pin qui tombe ; Dieu veut également toutes choses qui sont. Le temps et l’espace rendent sensible cette égalité. (…) Les arts ont pour matière l’espace et le temps, et pour objet de représenter cette indifférence. »

« Dès qu’on a un point d’éternité dans l’âme, on n’a plus rien à faire que de le préserver, car il s’accroît de lui-même, comme une graine. Il faut maintenir autour de lui une garde armée, immobile, et le nourrir de la contemplation des nombres, des rapports fixes et rigoureux. » écrit encore Simone Weil.

S’exposer au rayonnement pur des oeuvres de Piero della Francesca, c’est laisser détruire un peu de mal en soi, et parfois beaucoup.

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Prato. La belle coupole de Santa Maria delle Carceri, dans la nuit, vue de la cour du château de l’empereur : l’équilibre du monde.

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Le soir de notre retour, dans le ciel exactement les mêmes nuages horizontaux (des « banquises », selon Longhi) que dans les fresques d’Arezzo. Comme un signe que nous fait le monde : « Regardez, ne vous désolez pas, vous êtes toujours sous le même ciel que Piero della Francesca ». Ainsi, Rachi, ce rabbin champenois du onzième siècle, sentait sous ses pieds et sur son front, dans la terre et le ciel de Champagne, la terre et le ciel de Jérusalem, qu’il ne vit jamais :

Seigneur, Seigneur, sur un seul rouleau


est écrite toute ta création, du pied,


au fond de cette rivière je touche la terre


d’un seul tenant jusqu’à Jérusalem, et cet oiseau


son chant a le parfum des roses!

lui fait dire Paul de Roux dans l’un de ses plus purs poèmes.

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La décrépitude de la très vieille Eve de La Mort d’Adam de Piero della Francesca : ce que nous ne voulons pas voir. Comme elle est loin, la fuite hors du Jardin!

Dans Eve de la fin remonte pour la première fois, si fort, le souvenir du Jardin,

des jeux sans fin dans les bosquets, des rires sans ombre, et le monde tout entier présent,

quand il n’y avait pas le souvenir, quand il n’y avait que la mémoire, une, et sans bords.

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« Renoncer à tout l’extérieur des créatures. » voilà la bonne formule, cher Maître Eckhart ! Non pas « renoncer aux créatures ». Maintenir vivant le lien avec ce qu’elles ont d’éternel : « L’essence et le fond de l’âme ». La peinture de Piero della Francesca ne peut certes pas nous donner à voir « la partie la plus intérieure de l’âme », mais elle nous amène au bord de ce « fond de l’âme », « où jamais ne pénétra le rayon d’une image », nous dit Maître Eckhart.

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Valeur spirituelle profonde de l’unique autoportrait de Morandi dans l’exposition de Bologne. Visage aboli, persistant cependant dans l’existence mais par son contour seulement, visage présent-absent, les sangsues des yeux effacées, le dard de la langue arraché. Persister, et s’effacer. Le moi effacé, ce mauvais rêve, seul subsiste « le vide d’en haut ».

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Happé par le poème de Piero della Francesca vers le bien pur. Aspiration à y disparaître.

Jean Pierre Vidal, Feu d’épines, Le Temps qu’il fait éd.