ma main sur son front

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« (Pour dire adieu à son cadavre, si juvénile malgré le mal qui dès longtemps lui rongeait les poumons, ma main posée quelques secondes sur le front froid d’une femme de mon siècle et de mon climat en qui j’avais placé le meilleur de mon amitié, moi qui – sans être un homosexuel – regarde l’amitié comme une espèce d’amour et suis probablement – quelque dégoût que j’aie pour la sublimité des amours platoniques – l’homme des amitiés féminines plutôt que celui de la passion ; j’ai découvert plus tard que ce geste dernier adressé à une créature qui depuis des années entretenait avec l’ange de la mort des rapports si familiers qu’elle semblait lui avoir emprunté un peu de son impénétrabilité de marbre n’avait été que la machinale mais tendre reproduction d’un geste plus ancien, accompli du temps qu’elle était encore à peu près en santé : un soir que nous traînions à quelques-uns dans les bars de Montmartre et qu’elle s’était enivrée, ainsi qu’il arrivait souvent quand elle ne pouvait plus soutenir l’effort qu’il lui fallait pour sauvegarder un équilibre qui ne tenait jamais qu’à un fil, suspendue qu’elle était entre la glace et le feu par sa rigueur et sa passion, son dégoût et son goût de la vie, son messianisme social et son incapacité de subir une contrainte, j’avais posé ma main sur son front pour l’aider à s’affranchir de sa nausée en vomissant, caresse unique dont ma paume droite – sur laquelle pesait cette tête qui s’abandonnait, autant par l’effet de l’alcool que par celui des antinomies implacables dont elle était éternellement la proie – n’a pas perdu le souvenir. Comme en témoignent tels des feuillets qu’elle avait rédigés, cette amie avait choisi pour se dépeindre le prénom émouvant de « Laure », émeraude médiévale alliant à son incandescence un peu chatte une suavité vaguement paroissiale de bâton d’angélique.) »

© Michel Leiris, Fourbis, La Règle du Jeu, Gallimard, Pléiade, p. 494-495 (édition de Denis Hollier).

 

Les feuillets dont parle ici Leiris ont été publiés hors commerce en 1939 et 1943. Colette Peignot est née en 1903 et morte en novembre 1938. L’amitié entre Bataille et Leiris fut scellée par cette mort de « Laure ».

Bataille par Leiris

Le portrait de Bataille par Leiris est magnifique et assez effrayant : « Plutôt maigre et d’allure à la fois dans le siècle et romantique, [il] possédait l’élégance dont il ne départirait jamais […] A ses yeux assez rapprochés et enfoncés, riches de tout le bleu du ciel, s’alliait sa curieuse dentition de bête des bois, fréquemment découvertes par un rire que (peut-être à tort) je jugeais sarcastique. »
«De Bataille l’impossible à l’impossible Documents», Michel Leiris, A propos de Georges Bataille, Fourbis, 1988, p. 19.

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