Passage des embellies

J’ai le plaisir de vous annoncer la publication le 4 juin prochain de mon livre, présenté ainsi par l’éditeur Arfuyen :

« Devant cette centaine de cartes à jouer, cartes déjà jouées et remises en jeu sur la table de l’écriture, figures de la vie passante plus que passée, le vertige me prend. » Aucune écriture plus intime que celle-ci, et cependant si finement passée au tamis de la mémoire et de l’écriture que les souvenirs en sont métamorphosés. L’art est aussi présent que la vie, la fiction aussi vraie que la confidence. Les proses se répondent, s’annulent, créant comme un vertige. Cartes à jouer, mais de quel jeu s’agit-il où le lecteur se perd, où l’auteur sans cesse s’absente. Restent les images, les reflets, le temps : « Vivre au présent les merveilles du passé donné et les transmettre à l’avenir qui n’appartient à personne, c’est cela écrire. » Constitué de courtes proses, Passage des embellies est construit en 7 parties : « Cartes à jouer » ; « Enfances » ; « La beauté du parcours » ; « Mer et désert » ; « Élans, interruptions » ; « Cinq poètes » et « Chant bibliques ». Ils déterminent un vaste espace de contemplation qui va de la peinture (Hugo van der Goes, Piero della Francesca, Vermeer, Morandi…) à la littérature (Simone Weil, Paul de Roux, Jules Supervielle…) en passant par le cinéma. La suite intitulée Thanks comprend 23 poèmes. Citons les vers reproduits en 4e de couverture : « Qui fut aimé par la lumière / garde en lui / au plus profond de son ombre / s’il consent à ces ténèbres / garde en lui / préservée par l’ombre même / l’amande de la lumière une »

Présentation de l’auteur

Né le 9 août 1952 à Alger, d’origines cévenole, suisse et italienne, il quitte en 1962 sa ville natale pour les Ardennes, seconde terre de naissance : il trouve la paix dans le pays de Rimbaud et de Dhôtel, cette contrée de forêts marquée par les guerres et les exodes. Après des études de lettres à Lyon, il enseigne avec grand bonheur dans divers collèges et lycées entre Saint-Étienne et Lyon. Depuis 1971, lors de très fréquents séjours en Italie, il cherche à acquérir une connaissance approfondie de la peinture et de la poésie de ce pays, en particulier des œuvres de Giotto, Piero della Francesca, Giorgio Morandi, Mario Luzi. Il travaille longtemps avec Philippe Jaccottet au rassemblement de son travail critique, et publie un ouvrage de référence sur son œuvre. Ses essais lient le souci éthique et la recherche esthétique, ne refusant pas la confiance autobiographique. Parallèlement, il publie des poèmes en livres d’artistes, accompagnés d’estampes de sa compagne peintre et dessinatrice Marie Alloy. Il poursuit ses recherches autour des peintres caravagesques français, en particulier de l’œuvre de l’énigmatique Valentin de Boulogne, auquel le lie un profond sentiment fraternel.

Avec l’aide de Piero, de Maître Eckhart et de Morandi

Flagellation du Christ de Piero della Francesca. L’ordre du monde, sa lumière ne sont nullement altérés par le supplice du Dieu. Nul tragique. Et l’ordonnateur du supplice est tout entier fait d’une lumière angélique. Simone Weil : « Espace et solitude, l’indifférence de toutes choses. Les événements ne sont pas plus chargés de signification les uns que les autres; même la crucifixion du Christ n’est pas plus chargée de signification qu’une aiguille de pin qui tombe ; Dieu veut également toutes choses qui sont. Le temps et l’espace rendent sensible cette égalité. (…) Les arts ont pour matière l’espace et le temps, et pour objet de représenter cette indifférence. »

« Dès qu’on a un point d’éternité dans l’âme, on n’a plus rien à faire que de le préserver, car il s’accroît de lui-même, comme une graine. Il faut maintenir autour de lui une garde armée, immobile, et le nourrir de la contemplation des nombres, des rapports fixes et rigoureux. » écrit encore Simone Weil.

S’exposer au rayonnement pur des oeuvres de Piero della Francesca, c’est laisser détruire un peu de mal en soi, et parfois beaucoup.

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Prato. La belle coupole de Santa Maria delle Carceri, dans la nuit, vue de la cour du château de l’empereur : l’équilibre du monde.

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Le soir de notre retour, dans le ciel exactement les mêmes nuages horizontaux (des « banquises », selon Longhi) que dans les fresques d’Arezzo. Comme un signe que nous fait le monde : « Regardez, ne vous désolez pas, vous êtes toujours sous le même ciel que Piero della Francesca ». Ainsi, Rachi, ce rabbin champenois du onzième siècle, sentait sous ses pieds et sur son front, dans la terre et le ciel de Champagne, la terre et le ciel de Jérusalem, qu’il ne vit jamais :

Seigneur, Seigneur, sur un seul rouleau


est écrite toute ta création, du pied,


au fond de cette rivière je touche la terre


d’un seul tenant jusqu’à Jérusalem, et cet oiseau


son chant a le parfum des roses!

lui fait dire Paul de Roux dans l’un de ses plus purs poèmes.

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La décrépitude de la très vieille Eve de La Mort d’Adam de Piero della Francesca : ce que nous ne voulons pas voir. Comme elle est loin, la fuite hors du Jardin!

Dans Eve de la fin remonte pour la première fois, si fort, le souvenir du Jardin,

des jeux sans fin dans les bosquets, des rires sans ombre, et le monde tout entier présent,

quand il n’y avait pas le souvenir, quand il n’y avait que la mémoire, une, et sans bords.

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« Renoncer à tout l’extérieur des créatures. » voilà la bonne formule, cher Maître Eckhart ! Non pas « renoncer aux créatures ». Maintenir vivant le lien avec ce qu’elles ont d’éternel : « L’essence et le fond de l’âme ». La peinture de Piero della Francesca ne peut certes pas nous donner à voir « la partie la plus intérieure de l’âme », mais elle nous amène au bord de ce « fond de l’âme », « où jamais ne pénétra le rayon d’une image », nous dit Maître Eckhart.

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Valeur spirituelle profonde de l’unique autoportrait de Morandi dans l’exposition de Bologne. Visage aboli, persistant cependant dans l’existence mais par son contour seulement, visage présent-absent, les sangsues des yeux effacées, le dard de la langue arraché. Persister, et s’effacer. Le moi effacé, ce mauvais rêve, seul subsiste « le vide d’en haut ».

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Happé par le poème de Piero della Francesca vers le bien pur. Aspiration à y disparaître.

Jean Pierre Vidal, Feu d’épines, Le Temps qu’il fait éd.