Les chaînes libératrices : trois récits d’Henri Raynal

Henri Raynal lisant son livre Ils ont décidé que l’univers ne les concernait pas.

« Dès lors, Luc fit les quatre volontés de Mathilde, s’écartant définitivement du chemin tout tracé que l’amour emprunte généralement, pour s’engager dans la voie de l’humilité et de la soumission et la reconnaître pas à pas. Sa propre volonté lui fit défaut, peu à peu lui échappa. Sa vie tout entière s’apprêta à passer, sans qu’il y prît garde, sous la tutelle de Mathilde. » Aux pieds d’Omphale, Jean-Jacques Pauvert, 1957, réédition en 1968. Edition définitive, Fata Morgana, 2004.

« Je découvre que mes chaînes ne me font pas horreur. Pourtant elles tiennent si bien mes mains que celles-ci ne me servent à rien. Je les regarde : elles sont oisives, esseulées. Elles ne s’écartent guère de la sorte d’accoudoirs que forme mon siège. […] Non seulement je me suis habituée aisément à leur contrainte immuable, mais je n’éprouve nulle aversion à leur égard. La raison en est claire. Je leur dois une étrange liberté.» Henri Raynal, Dans le secret, Fata Morgana, 2004.

« Son maintien, son allure firent qu’oubliant mon ami, je cessai de descendre. Une autre femme, qui n’était que sommairement masquée, se tenait à son côté et lui parlait. L’inconnue lui répondait par quelques mots espacés prononcés à voix basse. Les mouvements de la tête et du buste dont elle accompagnait ses paroles brèves, me fascinaient. Je n’entendais que le froissement de sa robe. » Henri Raynal, L’Accord, Fata Morgana, 2009.

Henri Raynal publia son premier livre, Aux Pieds d’Omphale, en 1957. Ce récit connut une prépublication dans la revue d’André Breton Le Surréalisme, même, au printemps 1957.

André Breton confia lui-même ensuite le manuscrit à Jean-Jacques Pauvert qui le publia en 1957 (rappelons le même geste généreux de Francis Ponge pour le premier livre d’André du Bouchet). « Aux pieds d’Omphale se creuse le plus grand précipice du monde et vous vous êtes rendu maître des éclairs seuls capables de l’illuminer. Il fallait, en effet, compter sur la toute-puissance du Verbe pour dominer un tel vertige… En ce sens, pas un instant vos forces ne vous ont trahi.” écrit André Breton à l’auteur le 15 octobre 1956.

Il est impossible de séparer aujourd’hui ce premier livre des deux autres récits publiés par Henri Raynal aux éditions Fata Morgana, Dans le Secret  (2004) et L’Accord (2009). Très heureusement, ce dernier éditeur a parfaitement compris le lien étroit qui rattache le premier livre, sous ses apparences de roman érotique, aux derniers parus, où, dans des situations différentes, sont évoquées une ascèse dans l’admiration et l’accueil fait au monde, une abdication pleine et entière d’une liberté reconnue comme illusoire. Les trois récits figurent à présent au catalogue des éditions Fata Morgana et sont donc disponibles.

La pensée et l’art d’Henri Raynal peuvent nous aider puissamment à résister au désespoir devant l’état présent de ce monde. Ces livres sont un rempart contre le nihilisme, un instrument de libération spirituelle. Il faudra élargir cette méditation par la lecture des nombreux essais d’Henri Raynal, en particulier Ils ont décidé que l’univers ne les concernait pas, éd. Klincksieck, 2012, et  Cosmophilie – Nouvelles locales du tout, Éditions Cécile Defaut, 2016.

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“Comme une liberté totale”


dhotel-un-soirAux éditions La Clé à molette : Un soir… d’André Dhôtel

 Les éditions La Clé à molette ont réédité en septembre 2014 un roman de Dhôtel paru chez Gallimard en 1977. Une nouvelle occasion de découvrir les merveilles d’un écrivain inépuisable.

« Ce ne fut pas à proprement parler une rencontre. Simplement une jeune fille passa à côté de lui. Il y a une façon de passer, quoiqu’on prête peu d’attention à la circonstance. Cela peut se faire en ayant l’air de dire : « Regardez-moi », ou bien « Je ne demande rien à personne », ou encore : « Je suis plus près de vous que vous n’imaginez » – « Je suis la jeunesse qui se moque de tout. » – « Je suis la dignité infuse », etc. Les nuances dans les façons de croiser l’un ou l’autre sont inépuisables. Or la jeune fille que Vincent Meuriaux entr’aperçut ce soir-là lui apparut aussi lointaine que s’il l’avait vue loin sur un pont, ou au-delà d’une vitrine, quoiqu’elle l’eût presque frôlé. En vérité il avait surtout remarqué en un instant très rapide l’expression d’un visage infiniment heureux. Non pas qu’elle dût être heureuse. Le bonheur était dans un accord entre les lèvres et les paupières. Pureté et finesse extrêmes que n’expliquerait pas un simple dessin, mais on ne savait quelle pensée passagère et tout à fait impénétrable. Comme une liberté totale. Surtout il éprouvait la certitude que s’il la rencontrait de nouveau il ne la reconnaîtrait pas. Impossible à reconnaître… Elle avait disparu au milieu d’une famille qui occupait tout le trottoir. Meuriaux ne songea même pas à la suivre et continua son chemin. »

Les romans d’André Dhôtel ne nous disent jamais « Regardez-moi », « Lisez-moi ». Ce n’est certes pas une raison de les laisser passer sans les saisir au passage.

A-t-on suffisamment dit que ces romans nous proposent l’utopie parfaitement raisonnable et logique de la liberté totale des femmes ?

Une utopie à réaliser au plus vite si nous ne voulons pas sombrer dans la barbarie la plus abjecte.