Les étoiles fixes

 

Pouchkine

“LES ÉTOILES FIXES. – « La poésie, que Dieu me pardonne ! doit être un peu bête » dit un des plus intelligents, peut-être même le plus intelligent parmi les Russes : Pouchkine. Et il continua néanmoins à écrire des vers et à introduire dans ces vers cette part de bêtise sans laquelle, tout comme les aliments sans sel, devient insupportable. On peut donc, si on le désire, simuler la bêtise, et la simuler de telle sorte que tous prennent cette bêtise simulée pour sincère et véridique. Je dirai même plus : on peut aussi simuler l’intelligence, et la simuler si bien qu’il ne viendra à l’esprit de personne d’y voir une comédie. Et il faut dire que la majorité des écrivains doit se préoccuper, à l’inverse de Pouchkine, non pas tant de paraître sots que de paraître intelligents. Et les faits sont là pour nous prouver que leurs efforts sont couronnés d’un brillant succès. Il est probable que l’essence même du talent littéraire consiste à jouer habilement l’intelligence, la noblesse, la beauté, l’audace, etc. Car les hommes intelligents, nobles, audacieux sont bien rares, tandis qu’il y a tant d’écrivains de talent ! On parvient si bien à contrefaire même la sincérité, que l’œil le plus exercé s’y trompe aisément. Il se peut que Pouchkine agisse si fort sur nous, précisément parce qu’il n’a pas envie d’être intelligent, parce qu’il comprend combien peu vaut l’intelligence. »

Léon Chestov, Le Pouvoir des clés, trad. Boris de Schloezer, nouvelle édition de Ramona Fotiade, Le Bruit du temps éditeur, 2010, pp. 90-91.

Pour moi, la magie des romans et des nouvelles d’André Dhôtel tient à ce refus têtu de paraître intelligent, ou même seulement logique. Ses livres, ses phrases sont des kōans.

Méfiance

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photo Gyula Zarand

Il est évidemment déplorable d’avoir un cœur humain. Ce que nous voulons ce n’est pas nous incorporer au thème d’une humanité conçue de telle ou telle façon, mais nous affirmer malgré ce thème. L’amour du prochain a une originalité évidente. Il procède du sentiment que chaque être réalise une exception. L’unification humanitaire des passions peut être conçue par quelque dogme social, jamais par la littérature.

C’est pourquoi il n’y a pas lieu de se plaindre qu’une masse d’hommes se trouve coupée d’une connaissance suffisante et se compose de groupes foncièrement étrangers. Le premier enseignement de la littérature c’est l’indépendance et la sauvagerie (d’accord avec l’amour, l’amitié et n’importe quelle expression de l’amour).

N’exagérons rien. Tout de même il y a par exemple des lecteurs de romans d’amour, parmi ceux-ci certains tiennent pour le mariage, d’autres pour la liberté passionnelle, d’autres pour la courtoisie, pour le coup de foudre, le malheur, le bonheur, les scènes, la jalousie, une sagesse, une amitié. […]

Croyez-vous qu’en somme le public se compose d’aussi étonnantes variétés ? En tout cas chacun recherche bien cette sauvagerie dont je parlais, quelque sentiment qui ne soit qu’à lui, et ressemble si rarement à celui d’un autre que les amitiés sont toujours exceptionnelles quoique fréquentes.

Mais la meilleure preuve est cette méfiance qui se manifeste partout.

André Dhôtel, La Littérature et le hasard, Fata Morgana, 2015, pp. 42-43.

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Quand on voit partout cette méticuleuse méfiance, il y a mieux à faire que de la secourir ou de l’étayer, comme le préconisait héroïquement Kafka – “Dans le combat entre le monde et toi, seconde le monde”, mais il serait absurde de lutter contre elle, de faire le moindre geste, de proférer la moindre parole pour tenter de la dissoudre. Il sera tout de même permis d’en rire.

André Dhôtel, René Daumal, Arthur Rimbaud

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André Dhôtel, René Daumal, Arthur Rimbaud

     « Daumal dans ses diverses tentatives de dérèglement ou d’austérité, subit le même échec que Rimbaud en ses négations ou contradictions. Il n’en sort pas. Cependant comme lui acquis à une conviction inébranlable : la véritable voie spirituelle est un secret à retrouver, c’est-à-dire un élan originel vers ce qui est autre, vers l’inconnu qui nous échappe et seul peut nous redonner la lumière et le salut.

Cela n’est pas une aliénation (j’ai joué de bons tours à la folie, dit Rimbaud) mais une vision venue de l’extérieur au travers de quelque rupture opérée dans le monde, dans la pensée rationnelle aussi bien qu’irrationnelle.

Il s’agit pour Daumal comme pour Rimbaud de bien autre chose que de combattre la morale constituée, les lieux communs mystiques ou l’idéal prôné par les écoles. Ils ont formé le vœu de se livrer à une étude qui ravive une source première de la pensée, provoque une renaissance inattendue.

Daumal s’affirme comme Rimbaud par un retrait semblable à une défaite mais qui permet de veiller à l’avènement d’une pensée innommable.

Ce qu’ils exigent c’est une présence : la présence de ce qui ou de qui vient d’ailleurs, en dehors de tout intention ou finalité. »

              René Daumal, Lausanne, Editions L’Âge d’homme, collection « Les Dossiers H », février 1993, p. 217 ; repris in « Petite Anthologie rimbaldienne », Cahier André Dhôtel n° 7, « La Route inconnue », Association des Amis d’André Dhôtel, 2010, p. 151. © François Dhôtel, 2010.

René Daumal par André Dhôtel

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Fallait-il être un Ardennais pour évoquer si parfaitement et si précisément la vie et l’oeuvre d’un autre poète ardennais? Nul ne m’empêchera de le croire. Quelque chose dans cet étrange pays de frontière semble porter à une extrême précision dans l’évocation de l’inconnu. André Dhôtel a rédigé l’article consacré à René Daumal  dans le Nouveau Dictionnaire des Auteurs de tous les temps et de tous les pays, Robert Laffont, 1980. Ce texte est une introduction merveilleuse à une oeuvre difficile entre toutes.

En voici la conclusion:

“La démarche de Daumal se situe donc dans un courant profond où la pensée, depuis Rimbaud, tend à établir que la connaissance essentielle ne peut nous être donnée que par une mystique et même une poésie qui s’affirment comme seule vraie science. A la condition expresse que les croyances et les réalisations de l’art ne cessent d’être interrogées, au cours de notre vie et de notre conduite, la vérité ne peut que parler en nous, dans notre langage, et assurer notre destin au-delà d’un monde dont la réalité exige déjà, à tout instant, une révolution transcendante. Pour quoi Daumal, homme de religion, cherche à renoncer à toute prétention afin d’écouter une parole (aussi bien littéraire) venue d’ailleurs pour nous sauver.”

Nouveau Dictionnaire des Auteurs de tous les temps et de tous les pays, Robert Laffont, 1980, tome I, p. 825.

“Un chantier au soleil levant”

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« André Dhôtel est notre Dickens. La beauté de ses romans vient d’abord de leur abondance spontanée, de leur générosité naïve. Comme les conteurs arabes, Dhôtel déploie son petit tapis, et puis se met à raconter, et à raconter sans fin. Et nous sommes suspendus à ses mots. Il s’agit d’aventures tout à fait banales qui arrivent à notre voisin comme à nous : au facteur de notre rue, au cordonnier, au garçon de courses – encore qu’elles aient peut-être une préférence pour les malheureux, pour les inquiets et pour les méchants. Pourtant la grandeur d’André Dhôtel est ailleurs. A travers le malheur et la méchanceté, l’apparente médiocrité de l’existence, il poursuit on ne sait quelle vérité où nous serions tous réconciliés. Il la poursuit et j’ai eu plus de cent fois l’impression qu’il l’avait trouvée et qu’il nous en faisait cadeau, dans le même émerveillement qui nous vient d’un subit rayon de soleil, d’un sourire, d’une aurore. On dirait un chantier au soleil levant, avec ses établis, ses pierres, ses outils encore brillants de rosée. »

Jean Paulhan, dans La Tribune de Lausanne, cité par Patrick Reumaux dans L’honorable Monsieur Dhôtel, La Manufacture, Die, 1984, p. 93.

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On ne peut mieux dire. La dernière phrase de ce texte me fait songer au Prologue de Simone Weil :

« Il me fit sortir et monter jusqu’à une mansarde d’où l’on voyait par la fenêtre ouverte toute la ville, quelques échafaudages de bois, le fleuve où l’on déchargeait des bateaux. Il me fit asseoir.

Nous étions seuls. Il parla. Parfois quelqu’un entrait, se mêlait à la conversation, puis partait.

Ce n’était plus l’hiver. Ce n’était pas encore le printemps. Les branches des arbres étaient nues, sans bourgeons, dans un air froid et plein de soleil. »

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