Cristina Campo, « la journée est le seul devoir »

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Lettre de Cristina Campo (Vittoria Guerini)
“Quant à vos tourments, dont je sais si peu de choses, je voudrais vous prier, si votre amitié me le permet – de ne pas vous abandonner à la tentation centrale, la seule que le démon puisse réellement travestir en morale : celle des bilans et des programmes. C’est avec le passé et le futur qu’il tente de nous attirer chaque jour, alors qu’en vérité la journée est la seule réalité, le seul devoir, la seule chose de laquelle on soit responsable. Et c’est également en se débarrassant d’ hier et de demain que nous pourrons établir le silence, l’attention parfaite, où parle la nécessité vraie de notre âme; âme, dis-je, et non moi (ce dernier est toujours occupé, justement, avec l’hier et avec le demain)”. Lettre citée par Cristina de Stefano, Belinda et le monstre, vie secrète de Cristina Campo, Adelphi éd., 2002, pp. 81-82. Traduction française par Monique Bacchelli, Ed. du Rocher, 2006, p. 90.

Une patience sans limite

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Si nous ne pouvons connaître le vrai, il semble étrangement que l’erreur se manifeste sans aucun doute – non pas la confusion, la dispersion dont nous ne prendrions pas conscience – non pas la contradiction qui est une référence à un principe – mais la légende : ce qui n’a pu arriver et ne peut arriver, c’est-à-dire l’impossible. Ce n’est plus une erreur, mais simplement la seule attitude enthousiasmante et paisible à la fois.

C’est un défi à l’impossible, ou une attente de l’impossible : nous ne sommes satisfaits que lorsqu’il nous est promis comme tel.

Une définition de l’impossible, ainsi se présente du moins la littérature. C’est un récit d’événements irréalisables présentés comme réalisés, comme une chance sur laquelle on ne pouvait compter et qui s’est affirmée.

Nous recherchons la chance supplémentaire. Elle n’existe pas ? Elle est hors de notre échelle ? Et pourtant c’est notre seul intérêt. Il suffit de la chercher pour trouver enfin la vie remplie, et aucune défaite ne peut la nier puisqu’elle n’a pas de mesure. Il semble au contraire qu’une défaite l’avive encore, pourvu qu’on accepte de remonter la défaite, en raison même de l’impossibilité. Une patience hors du temps et condamnée par le temps. Le mépris du temps.

Savoir que l’on patauge et tenter de sortir du marais, alors que c’est impossible. C’est pourquoi c’est d’abord une patience sans limite. L’avenir n’a plus d’importance, puisqu’il est invraisemblable, et que l’on ne cherche et qu’on n’attend que l’invraisemblable. Tâtonnement. Jamais de solution. La solution est impossible : c’est le miracle, la source dans le désert.

Cela ne va pas car ce que l’on aime et ce que l’on attend c’est bien l’absolument inexplicable puisqu’il s’agit de la chance imprévisible, celle qui n’était pas du tout dans notre jeu (la littérature se contente de l’improbable réalisé).

La littérature ne peut courir cette chance : seule la religion, mais la littérature permet de découvrir ce qui n’est pas dans notre jeu.

Y a-t-il des circonstances banales où survient une chance qui n’était pas dans le jeu : miracle ?

André Dhôtel, La Littérature et le hasard, texte établi et présenté par Philippe Blondeau, Fata Morgana, 2015, pp. 73-74.

Je ne peux prétendre comprendre cette page de Dhôtel, et encore moins l’expliquer. Comme tous les meilleurs textes de cet auteur merveilleux, elle m’ébranle comme pourrait le faire le kōan du maître zen. Mais tous nous pouvons connaître la défaite, et même la défaite définitive évoquée par un autre Ardennais. Dans cette passe ardue, où le jeu qui est dans notre main est proprement désespérant, il peut advenir cette « chance imprévisible», ce « miracle », cette « source dans le désert ».

         C’est dans les « circonstances banales », et même les plus banales, que peut survenir «une chance qui n’était pas dans notre jeu », que certains nommeront miracle.

         On peut ne nullement prétendre atteindre un jour de notre vie le fameux Satori et rester ouvert à une vision de la vie qui ne voit pas la chute, la défaite, l’extrême déréliction comme la preuve de l’impossible, mais bien comme la chance même qui nous ouvre le possible du miracle.

        C’est à cette croyance en l’impossible que nous ouvre toute littérature véridique, et toute poésie salubre.

ma main sur son front

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« (Pour dire adieu à son cadavre, si juvénile malgré le mal qui dès longtemps lui rongeait les poumons, ma main posée quelques secondes sur le front froid d’une femme de mon siècle et de mon climat en qui j’avais placé le meilleur de mon amitié, moi qui – sans être un homosexuel – regarde l’amitié comme une espèce d’amour et suis probablement – quelque dégoût que j’aie pour la sublimité des amours platoniques – l’homme des amitiés féminines plutôt que celui de la passion ; j’ai découvert plus tard que ce geste dernier adressé à une créature qui depuis des années entretenait avec l’ange de la mort des rapports si familiers qu’elle semblait lui avoir emprunté un peu de son impénétrabilité de marbre n’avait été que la machinale mais tendre reproduction d’un geste plus ancien, accompli du temps qu’elle était encore à peu près en santé : un soir que nous traînions à quelques-uns dans les bars de Montmartre et qu’elle s’était enivrée, ainsi qu’il arrivait souvent quand elle ne pouvait plus soutenir l’effort qu’il lui fallait pour sauvegarder un équilibre qui ne tenait jamais qu’à un fil, suspendue qu’elle était entre la glace et le feu par sa rigueur et sa passion, son dégoût et son goût de la vie, son messianisme social et son incapacité de subir une contrainte, j’avais posé ma main sur son front pour l’aider à s’affranchir de sa nausée en vomissant, caresse unique dont ma paume droite – sur laquelle pesait cette tête qui s’abandonnait, autant par l’effet de l’alcool que par celui des antinomies implacables dont elle était éternellement la proie – n’a pas perdu le souvenir. Comme en témoignent tels des feuillets qu’elle avait rédigés, cette amie avait choisi pour se dépeindre le prénom émouvant de « Laure », émeraude médiévale alliant à son incandescence un peu chatte une suavité vaguement paroissiale de bâton d’angélique.) »

© Michel Leiris, Fourbis, La Règle du Jeu, Gallimard, Pléiade, p. 494-495 (édition de Denis Hollier).

 

Les feuillets dont parle ici Leiris ont été publiés hors commerce en 1939 et 1943. Colette Peignot est née en 1903 et morte en novembre 1938. L’amitié entre Bataille et Leiris fut scellée par cette mort de « Laure ».

Le prolétariat des lecteurs

 

André Dhôtel

André Dhôtel

Je ne suis pas un lecteur patient, et je n’ai aucun titre pour entreprendre cette discussion ou cette histoire. Je devrais me fier entièrement à ceux qui ont poursuivi des études savantes alors qu’il est question d’apprécier dans la mesure du possible la valeur de telle œuvre singulière et ce que signifie la littérature. Ces critiques, ces écrivains, m’ont aidé, guidé et nourri sans aucun doute. Je n’ai rien à corriger dans leurs jugements. Il m’a semblé seulement qu’entre le lecteur toujours muet et les patrons de la littérature (auteurs, législateurs) il restait beaucoup d’idées jamais exprimées, un malentendu fréquent, fondé sur des raisons bien faites, dûment enseignées, fermement établies, et justes, trop justes. Il manque à l’art littéraire le plus sûr une certaine forme directe. Cela est bien prouvé par l’égarement inaccoutumé qui règne dans ces matières. La poésie se trouve souvent décriée par les poètes eux-mêmes, dégoûtés de prononcer des paroles inefficaces. D’où ces tentatives extrêmes (baroques ou géniales) auxquels se sont livrés quelques écrivains depuis la fin du 19e siècle pour retrouver un art primitif. Mais le public dont je fais partie ne veut pas cela non plus. Ce que nous désirons c’est que la littérature nous apporte un vif plaisir, une étrange certitude, où se mêleraient l’audace, la clémence, l’émerveillement : une joie de vivre tels que nous sommes, et que le plus misérable ait le droit de participer à la beauté du monde décrit par les livres. Nous aimerions que chaque livre veuille donner à tous les hommes le droit à l’enthousiasme, à la paix du cœur.

André Dhôtel, La Littérature et le hasard, édition de Philippe Blondeau, Fata    Morgana, 2015, pp. 45-46.

 

Ici le professeur de philosophie Dhôtel se rapproche curieusement de Georges Bataille (« un vif plaisir », « une joie de vivre ») pour s’en éloigner très vite (« la paix du cœur »). Le romancier refuse de polémiquer avec les sérieux universitaires ou avec les critiques, aussi bien qu’avec les écrivains savants. Son refus du partage des castes n’est pas une révolte, c’est un simple sourire, qui ne détruira aucune chaire, mais qui donnera un peu d’air au lecteur suffoqué ou offusqué par les exégèses.

Si l’enfant de Roche, malgré tous ses efforts, n’a pas réussi à échapper au culte du héros, du magicien, du saint ou du champion, son vague cousin d’Attigny semble avoir gagné son pari risqué : obtenir et garder un public sans le tenir à distance.

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« Comme une liberté totale »

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Aux éditions La Clé à molette : Un soir… d’André Dhôtel

 Les éditions La Clé à molette ont réédité en septembre 2014 un roman de Dhôtel paru chez Gallimard en 1977. Une nouvelle occasion de découvrir les merveilles d’un écrivain inépuisable.

« Ce ne fut pas à proprement parler une rencontre. Simplement une jeune fille passa à côté de lui. Il y a une façon de passer, quoiqu’on prête peu d’attention à la circonstance. Cela peut se faire en ayant l’air de dire : « Regardez-moi », ou bien « Je ne demande rien à personne », ou encore : « Je suis plus près de vous que vous n’imaginez » – « Je suis la jeunesse qui se moque de tout. » – « Je suis la dignité infuse », etc. Les nuances dans les façons de croiser l’un ou l’autre sont inépuisables. Or la jeune fille que Vincent Meuriaux entr’aperçut ce soir-là lui apparut aussi lointaine que s’il l’avait vue loin sur un pont, ou au-delà d’une vitrine, quoiqu’elle l’eût presque frôlé. En vérité il avait surtout remarqué en un instant très rapide l’expression d’un visage infiniment heureux. Non pas qu’elle dût être heureuse. Le bonheur était dans un accord entre les lèvres et les paupières. Pureté et finesse extrêmes que n’expliquerait pas un simple dessin, mais on ne savait quelle pensée passagère et tout à fait impénétrable. Comme une liberté totale. Surtout il éprouvait la certitude que s’il la rencontrait de nouveau il ne la reconnaîtrait pas. Impossible à reconnaître… Elle avait disparu au milieu d’une famille qui occupait tout le trottoir. Meuriaux ne songea même pas à la suivre et continua son chemin. »

Les romans d’André Dhôtel ne nous disent jamais « Regardez-moi », « Lisez-moi ». Ce n’est certes pas une raison de les laisser passer sans les saisir au passage.

A-t-on suffisamment dit que ces romans nous proposent l’utopie parfaitement raisonnable et logique de la liberté totale des femmes ?

Une utopie à réaliser au plus vite si nous ne voulons pas sombrer dans la barbarie la plus abjecte.

La semaison selon André Dhôtel

 

Photographie Marie Alloy D.R.

Photographie Marie Alloy D.R.

 

C’est tout de même curieux de se trouver dans la nature en même temps que des êtres qui ne pensent à rien et qui agissent dans un merveilleux équilibre et se livrent à des complications fabuleuses, et en somme n’ont de raison de vivre que celle d’exister et d’être superflus.

Les graines sont faites pour être semées. En l’absence de semeur, chaque plante doit se charger de ce travail : problème compliqué du fait que la plante ne peut être le champ que de mouvements très réduits. Or les plantes ne se dispersent pas comme la rouille développée sur une surface métallique et qui gagnerait peu à peu. Elles se trouvent armées de mécanismes de projection, ou les graines de meuvent dans l’air grâce aux techniques de l’hélice, de l’aile du parachute, ou encore elles s’accrochent aux animaux qui passent. Toutes les théories pour expliquer ces faits sont reconnues vaines et particulièrement nuisibles à la recherche scientifique. Je ne discute pas. Je constate que je suis entouré de plantes qui ignorent l’existence des animaux et des propriétés techniques de l’atmosphère, et ne peuvent s’en servir et pourtant possèdent des graines parfaitement véhiculées. La Providence ? C’est l’explication par l’aveu qu’il n’y a pas d’explication et que les pissenlits vivent en dehors des possibilités de notre intelligence.

Comme nous mêmes dont le cœur bat et les yeux voient sans connaître aucune lumière, en dehors de tout convention d’intelligence et de tout langage, même celui de la beauté.

Notre connaissance progresse, mais l’intelligence des insectes et des plantes jamais. Le soleil demeure toujours aveuglément cette grande source de lumière exploitée par l’inconsciente habileté des organismes. Nous voici donc, par notre connaissance même, irrémédiablement séparés de la nature.

André Dhôtel, La Littérature et le hasard, Fata Morgana, 2015, p. 91-92.

Photographie Marie Alloy D.R.

Photographie Marie Alloy D.R.

Les étoiles fixes

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« LES ÉTOILES FIXES. – « La poésie, que Dieu me pardonne ! doit être un peu bête » dit un des plus intelligents, peut-être même le plus intelligent parmi les Russes : Pouchkine. Et il continua néanmoins à écrire des vers et à introduire dans ces vers cette part de bêtise sans laquelle, tout comme les aliments sans sel, devient insupportable. On peut donc, si on le désire, simuler la bêtise, et la simuler de telle sorte que tous prennent cette bêtise simulée pour sincère et véridique. Je dirai même plus : on peut aussi simuler l’intelligence, et la simuler si bien qu’il ne viendra à l’esprit de personne d’y voir une comédie. Et il faut dire que la majorité des écrivains doit se préoccuper, à l’inverse de Pouchkine, non pas tant de paraître sots que de paraître intelligents. Et les faits sont là pour nous prouver que leurs efforts sont couronnés d’un brillant succès. Il est probable que l’essence même du talent littéraire consiste à jouer habilement l’intelligence, la noblesse, la beauté, l’audace, etc. Car les hommes intelligents, nobles, audacieux sont bien rares, tandis qu’il y a tant d’écrivains de talent ! On parvient si bien à contrefaire même la sincérité, que l’œil le plus exercé s’y trompe aisément. Il se peut que Pouchkine agisse si fort sur nous, précisément parce qu’il n’a pas envie d’être intelligent, parce qu’il comprend combien peu vaut l’intelligence. »

Léon Chestov, Le Pouvoir des clés, trad. Boris de Schloezer, nouvelle édition de Ramona Fotiade, Le Bruit du temps éditeur, 2010, pp. 90-91.

Pour moi, la magie des romans et des nouvelles d’André Dhôtel tient à ce refus têtu de paraître intelligent, ou même seulement logique. Ses livres, ses phrases sont des kōans.

Georges Bataille écrit à Michel Leiris

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Georges Bataille – Michel Leiris, Echanges et Correspondances, Gallimard, 2004, p. 111

Le 20 janvier 1935 :

« N’imagine pas que je t’écrive ainsi hostilement. Au contraire, si j’avais en ce moment de l’hostilité contre toi – comme cela m’est arrivé – je n’aurais pas songé à t’écrire. D’ailleurs je sais qu’il y a aussi de ma faute, ce qui ne m’empêche pas d’éprouver parfois de tout cela une extrême tristesse. Je suppose que mon amitié a quelque chose de pesant pour ceux que j’aime le plus. J’ai un accès plus facile – surtout plus humain – auprès de ceux que j’aime moins. Sans aucun doute, la pire déception que j’ai eue, c’est la stagnation et l’épuisement de toute vie amicale qui devient en peu d’années la chose la plus vide et ne se justifie plus que dans le passé. »

Bataille par Leiris

Le portrait de Bataille par Leiris est magnifique et assez effrayant : « Plutôt maigre et d’allure à la fois dans le siècle et romantique, [il] possédait l’élégance dont il ne départirait jamais […] A ses yeux assez rapprochés et enfoncés, riches de tout le bleu du ciel, s’alliait sa curieuse dentition de bête des bois, fréquemment découvertes par un rire que (peut-être à tort) je jugeais sarcastique. »
«De Bataille l’impossible à l’impossible Documents», Michel Leiris, A propos de Georges Bataille, Fourbis, 1988, p. 19.

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Méfiance

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photo Gyula Zarand

Il est évidemment déplorable d’avoir un cœur humain. Ce que nous voulons ce n’est pas nous incorporer au thème d’une humanité conçue de telle ou telle façon, mais nous affirmer malgré ce thème. L’amour du prochain a une originalité évidente. Il procède du sentiment que chaque être réalise une exception. L’unification humanitaire des passions peut être conçue par quelque dogme social, jamais par la littérature.

C’est pourquoi il n’y a pas lieu de se plaindre qu’une masse d’hommes se trouve coupée d’une connaissance suffisante et se compose de groupes foncièrement étrangers. Le premier enseignement de la littérature c’est l’indépendance et la sauvagerie (d’accord avec l’amour, l’amitié et n’importe quelle expression de l’amour).

N’exagérons rien. Tout de même il y a par exemple des lecteurs de romans d’amour, parmi ceux-ci certains tiennent pour le mariage, d’autres pour la liberté passionnelle, d’autres pour la courtoisie, pour le coup de foudre, le malheur, le bonheur, les scènes, la jalousie, une sagesse, une amitié. […]

Croyez-vous qu’en somme le public se compose d’aussi étonnantes variétés ? En tout cas chacun recherche bien cette sauvagerie dont je parlais, quelque sentiment qui ne soit qu’à lui, et ressemble si rarement à celui d’un autre que les amitiés sont toujours exceptionnelles quoique fréquentes.

Mais la meilleure preuve est cette méfiance qui se manifeste partout.

André Dhôtel, La Littérature et le hasard, Fata Morgana, 2015, pp. 42-43.

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Quand on voit partout cette méticuleuse méfiance, il y a mieux à faire que de la secourir ou de l’étayer, comme le préconisait héroïquement Kafka – « Dans le combat entre le monde et toi, seconde le monde », mais il serait absurde de lutter contre elle, de faire le moindre geste, de proférer la moindre parole pour tenter de la dissoudre. Il sera tout de même permis d’en rire.