Les morts

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« J’ai eu l’impression de me trouver en face d’un homme qui ne posait pas en poète : il avait l’air d’un employé, il était affable et discret. Lorsque par la suite, je l’ai lu à fond, je me suis rendu compte que je me trouvais en face de l’un des meilleurs poètes italiens du XXe siècle […] » Alberto Nessi présentant le poète romagnol Raffaello Baldini.

Raffaello Baldini (1924-2005), « Dix poèmes », traduits du romagnol, à partir de la version italienne établie par l’auteur, par Christian Viredaz, La Revue de Belles-Lettres, 2016, 1.

Les morts

Ce que savent les morts, et ils ne disent rien, ils savent tout,
même quand tu es à la maison, tout seul, la nuit,
portes, fenêtres closes, eux ils sont là,
que tu es allé au lit, il est tard, tu as éteint la lumière,
tu es réveillé, dans le noir, il te vient de ces pensées
qu’on ne peut pas les dire, eux ils sont toujours là, ils lisent en toi,
mais ils sont gentils, ils font semblant de ne pas être là.

« Si ne resplendit la lumière »

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Portrait von Alberto Nessi (neu), SP Kanton Tessin, Kandidat fuer den Nationalrat, Parlamentswahlen 2007. (KEYSTONE/Karl Mathis)

(KEYSTONE/Karl Mathis)

Alberto Nessi est né en 1940, il a reçu en 2016 le Grand Prix suisse de littérature pour l’ensemble de son œuvre.

« Si ne resplendit la lumière », ces poèmes traduits de l’italien par Christian Viredaz, sont publiés cet automne 2016 aux Editions d’en bas (Lausanne). Extrait de « Brins d’herbe », poème publié dans La Revue de Belles-Lettres, 2016, 1.

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Faisons place, dans le magasin intérieur,
à cet entrelacs d’herbes, gardons-le à l’esprit
pour quand passera la faucheuse
et gardons aussi la voie lactée des insectes
qui resplendissent
et le voisin au bec gracieux – intrépide
architecte de brindilles
qui fait son nid entre deux sarments –
la pivoine sur le point d’éclore,
le bourdon qui nous menace
avec toute l’armée des abeilles,
donnant l’assaut au lierre et à ses drupes noires.

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Bretagne et mimosa

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En fleur.
A grappes fine où feuille
disparaît.
Air de fougère : découpe des membranes de vert en grille.
Front de mer. Immense, le mimosa. Mars a fait soleil
(un/deux/trois : tourne court au dos du ciel, le jour).
Le coeur ignore
la raison du soir : brille à fendre l’eau de sel.
Jette à la mer la buée des feuilles :
respire. Souffle à paille de récolte :
le grain s’honore en feu.
Saint-Jean trop loin des braises.
Amours.
Air de naguère : saison du chant des fleurs.
Bretagne en flot des arbres : la terre contre la mer love le duvet.
Les plumes percent le jour jaune. Ciel aveugle :
seul en bleu résonne, il a cédé
son territoire. L’espace. Au bout des ongles,
à marée basse en botte ou gerbe d’aurore,
lève
le mimosa.

Isabelle Lévesque, Va-tout, éd. Les Vanneaux, 2013.

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J’ai eu un peu de mal à me procurer le livre où se trouve ce poème que j’aime, et c’est pourquoi je le présente ici, non pour m’en parer, et encore moins pour l’expliquer. La poésie d’Isabelle Lévesque est difficile, et je n’en serai pas l’exégète. Simplement, que l’on donne sa confiance à un poème au point de le balbutier, et la confiance cherche à se partager, à se répandre, c’est un phénomène physique.

Il se trouve que j’ai évoqué avec dépit le mimosa dans un livre ancien. Oserai-je poser ces phrases sous le beau poème? Ces phrases échouaient par manque d’amour à dire le mimosa, et portaient cette lamentation :

« Je hais le mimosa. Je le hais, depuis l’enfance. Cette couleur et cette forme, démente. Où plutôt, c’est le mimosa qui m’est violemment hostile. (Deux choses du monde incompatibles : le mimosa, moi.) Faut-il que je m’efforce d’aimer le mimosa (comme on s’efforce d’aimer une personne avec laquelle il faut bien cohabiter?) Si je n’aime pas le mimosa, puis-je prétendre aimer le monde? Y aura-t-il du mimosa au paradis? L’enfer, est-ce le mimosa? » (Feu d’épines, 1993)

Je souris aujourd’hui de cette angoisse, de cette rage d’expression déçue. Le monde me demande-t-il de l’aimer? Ou simplement de passer, de le regarder, de l’oublier ? Il est vrai : « Le coeur ignore / la raison du soir », comme il ignore la raison du mimosa. Mais ignorer n’est pas cesser d’aimer, comme je le croyais naïvement il y a plus de vingt ans. Le poète est un ignorant qui parle à ceux qui veulent ou croient savoir, ne leur délivrant nul savoir. Que la rage du savoir déçu ne se tourne ni vers la fleur, ni vers le poème.

 

 

 

La poésie et les circonstances

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Dans son livre La Révolution rêvée (Fayard, 2004), Michel Surya dresse un tableau des idées et des œuvres révolutionnaires dans la France de 1944 à 1956 . C’est une époque où la poésie et les poètes sont encore écoutés, cela ne durera guère… Pour « saisir le mouvement de cette histoire », l’auteur relit avec attention les revues, littéraires ou non. Voici deux passages particulièrement intéressants.

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« Le monde est si grand, si riche et la vie offre un spectacle si divers que les sujets de poésie ne font jamais défaut. Mais il est nécessaire que ce soit toujours des poèmes de circonstances, autrement dit il faut que la réalité fournisse l’occasion et la matière […]. Mes poèmes sont toujours des poèmes de circonstances. Ils s’inspirent de la réalité, c’est sur elle qu’ils se fondent et reposent. Je n’ai que faire des poèmes qui ne reposent sur rien. » Goethe, Conversations de Goethe avec Eckermann, cité par Paul Eluard, « La poésie de circonstance », La Nouvelle Critique, n° 35, avril 1952.

Michel Surya cite en note cette remarque d’Henri Thomas :

« Toute l’œuvre d’Eluard reste fidèle au surréalisme, en ce sens qu’elle demeure tout entière pure subjectivité, image, et image de l’image, émiettement infini à la merci du rêve et de l’absence. » (Nouvelle Nouvelle Revue Française, n° 1, janvier 1953, p. 142)

C’est l’occasion, ou la circonstance, de recommander la lecture et la relecture du beau livre qui rassemble en deux volumes les chroniques de poésie d’Henri Thomas, livre à présent disponible pour quelques euros en format numérique, pour ceux qui n’ont pas la chance d’avoir ces deux tomes précieux dans leur bibliothèque :81VeR4yP8zL

 

Cristina Campo, « la journée est le seul devoir »

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Lettre de Cristina Campo (Vittoria Guerini)
“Quant à vos tourments, dont je sais si peu de choses, je voudrais vous prier, si votre amitié me le permet – de ne pas vous abandonner à la tentation centrale, la seule que le démon puisse réellement travestir en morale : celle des bilans et des programmes. C’est avec le passé et le futur qu’il tente de nous attirer chaque jour, alors qu’en vérité la journée est la seule réalité, le seul devoir, la seule chose de laquelle on soit responsable. Et c’est également en se débarrassant d’ hier et de demain que nous pourrons établir le silence, l’attention parfaite, où parle la nécessité vraie de notre âme; âme, dis-je, et non moi (ce dernier est toujours occupé, justement, avec l’hier et avec le demain)”. Lettre citée par Cristina de Stefano, Belinda et le monstre, vie secrète de Cristina Campo, Adelphi éd., 2002, pp. 81-82. Traduction française par Monique Baccelli, Ed. du Rocher, 2006, p. 90.