Exercice de l’adieu

A paraître le 10 décembre 2018 aux Editions Le Silence qui roule

Présentation de l’ouvrage

Le témoin en personne

Il y a des livres dont on ne peut emprunter les voies ou suivre les lignes qu’en prenant le bon aiguillage. C’est, dans celui-ci, nécessité. Se défaire de tous ses bagages pour lire à nu, dans le vif du vécu. Étrange d’apprendre qu’un aiguillage est composé d’une partie mobile et d’une partie fixe et que la partie où se croisent les voies est appelée le cœur. Ici l’auteur nous place à la croisée de ses mouvements les plus intimes, sans se masquer. Ses notes ont décanté l’expérience vécue et l’auteur cherche à en tirer pensées et forme d’enseignement. Son écriture est un témoignage vivant, un « Exercice de l’adieu ».

L’écriture « ne vise qu’à retrouver ces moments où la grâce m’a été donnée » dit Jean Pierre Vidal. Par l’attention à l’autre, la contemplation, l’observation sévère ou l’admiration spirituelle, la présence partagée trouve sa juste amplitude. Mais comme l’écrit Dante dans le dernier chant du Paradis : « La personne même du témoin est ce témoignage. »

L’auteur questionne ici la perte, la finitude, l’inachevé, le manque et le manquement à l’autre. Il témoigne des souffrances et des difficultés à vivre et penser ce vécu. Il témoigne des beautés passagères et celles, plus durables, qui éclaircissent les jours mais dont on finit par être séparé.

Comment écrire ce qui fut vécu, qui dépasse le pouvoir des mots ? « Comme est celui qui voit en rêvant ce qui, après le rêve, laisse une impression profonde et aucun souvenir ne revient » (Dante), le poète écrit à partir de cette vision imprimée dans le cœur, mu par un désir de vérité et d’unité. Son travail est une réflexion autour de la mémoire et de l’acte d’écriture où le témoin finalement compte plus que le témoignage. Mais y aura-t-il un témoin pour le témoin ? (Ce fut la question de Paul Celan)

Il s’agit d’une disposition d’esprit, d’une disposition vitale en regard de toute existence. Être le témoin en personne, singulier et anonyme.

Tenter d’établir une relation sincère, profonde, au monde, par un vrai « travail d’amour », détaché des conventions sociales. Chercher à percer en l’autre sa voix, tenter de l’aider à trouver sa place en lui rendant grâce, cette place si singulière venue de l’enfance. Il s’agit d’apprendre ensemble à se reconnaître dans l’inscription véridique des différences. L’auteur, en moraliste, devient un élément conducteur, un poète libre d’aller, de créer en chacun l’élan d’un mouvement bienfaisant, une forme de mutation éthique.

Chaque rencontre, dans ce livre, est chemin d’obéissance ̶ est écoute et travail de dénuement, un lieu de paroles et d’amour que rien n’apaise, avec parfois le sentiment d’une étrangeté irréconciliable de l’autre en soi. C’est un travail de dépossession par l’écoute attentionnée de la souffrance et de la beauté du monde, pour un surcroît possible de vie.

Si le langage va souvent au-delà de la réalité, la devance ou la précède, l’auteur cherche à tenir le présent vécu dans une exactitude toujours à reformuler, à repenser. Son écriture s’ouvre autant à l’absence qu’à cet insaisissable présent que l’attention dilate, lui donnant forme et sens.

© Marie Alloy, Beaugency, 9 décembre 2018

Un article de Paul Gellings, poète et romancier néerlandais, dans La Revue littéraire, n° 77, mars-avril 2019 (extrait) :

La pensée à l’état pur, pourvu qu’elle soit bien exprimée (mais pourrait-elle jamais se passer d’une élégante expression ?) amène nécessairement la poésie, la véritable, le secret de toute littérature digne de ce nom. À travers les lignes d’un beau texte on entend toujours une voix émergeant de profondeurs indicibles qui cependant se disent et se lisent, et dont le reflet apparaît sous le mouvement d’une plume parfaitement maîtrisée. Tel est le cas d’Exercice de l’adieu, le dernier ouvrage de Jean Pierre Vidal, où des images fort évocatrices et des réflexions confinant souvent à l’aphorisme forment une heureuse harmonie.  

  Le poète y chante sa prise de conscience d’un « éternel provisoire » n’excluant ni la beauté ni le bien ni le désir – ce dernier fût-il voisin de l’adultère et finalement du meurtre, ces deux grands crimes qui constituent précisément les thèmes majeurs de La peau doucede François Truffaut. Selon Vidal c’est le meilleur film de celui-ci, « une parfaite réussite », et ce, à cause de cette exactitude humaine, qui se moque de la morale. »  

  Nulle morale donc ici, aucune leçon à suivre ; s’affirme au contraire un projet aussi contemplatif que lyrique, une introspection sans nombrilisme, des sentiments sans sentimentalisme, une claire raison dénuée des froideurs de l’intellect. On aurait envie de citer l’ouvrage tout entier afin de priser encore et encore le lyrisme sur lequel il est bâti, lyrisme aboutissant même à un moment donné à des vers au sens classique. 

Un amour couleur d’azur

… Chaque fois que je m’approchais de cette grande maison de pierre en gravissant la butte, j’entendais une musique. Beaucoup plus tard, je sus que c’étaient des “gammes”. Elles me paraissaient féeriques. Lentement, pensivement, j’allais jusqu’à l’entrée d’honneur, terriblement luxueuse, franchissais un énorme vestibule, et après avoir ôté mon pardessus de collégien, je passais toujours dans la chambre de mon camarade.

Ce camarade ne savait pas que j’étais amoureux de sa sœur. J’avais vu cette dernière au cours d’un thé, et une autre fois devant l’entrée de la Maison de la Noblesse (à l’occasion d’un concert symphonique). Pendant le thé elle avait parlé avec sa mère en français, tandis que tout rougissant je bavardais à voix basse avec mon camarade.

Par la suite, on fit porter le thé dans la chambre de mon camarade. Mais je pouvais entendre parfois à travers la mince cloison du mur le son argenté de sa voix parlant du thé ou de quelque chose d’autre.

Quant à notre rencontre devant la Maison de la Noblesse, les choses s’étaient passées ainsi: je n’avais pas pu assister au concert pour des raisons que j’ai oubliées et qui importent peu. Je me tenais donc près de l’entrée devant laquelle défilaient de longues files d’équipages. C’est alors que je la vis sortir d’un traîneau, accompagnée de sa mère, une vieille dame imposante et désagréable. Outre le visage pâle et mince, l’allure particulièrement élégante, le merveilleux dessin des oreilles, le nez petit, droit et tellement délicat, mon cœur fut “conquis” par le port légèrement incliné de la tête qui formait avec la poitrine et le dos une ligne ravissante. “Une gazelle en train de s’abreuver…” Je crois que tout son charme résidait essentiellement dans ses mouvements d’une envoûtante légèreté…Mais surtout et plus particulièrement dans son âme.

Pourtant : que savais-je d’elle au fond?

N’empêche que je l’imaginais pleine de fierté, et tous ses mouvements confirmaient ma pensée. Mais non hautaine: elle était tellement absorbée dans son charme intérieur qu’elle ne remarquait pas les gens… Elle ne faisait que passer près des êtres et des choses, prenant chez eux ce dont elle avait besoin, ignorant tout autre lien. Lorsqu’elle était seule, elle devait certainement faire de la musique… Je savais qu’elle prenait des leçons de mathématiques, de mathématiques supérieures s’entend, puisqu’elle avait déjà terminé l’institut, avec un professeur de l’endroit. “Il y a de ces veinards” (le professeur).

Une fois mon camarade se rendit coupable de je ne sais quelle faute; il avait, je crois, falsifié les notes de son certificat; et en me racontant cette histoire, il ajouta avec une absurde naïveté :

– Ma soeur a dit à maman : “je pense que tout cela est dû au fait que Volodia fréquente ce Rozanov… Ce camarade a sur lui une mauvaise influence. Volodia n’a pas toujours été comme ça…”

Volodia était un brave garçon, stupide, et quelque peu “irresponsable”. En classe je faisais ses devoirs, puis nous “bavardions”… Mais je n’eus certainement pas de “mauvaise influence” sur lui, car il était impossible de l'”influencer” tant il était puéril, naïf et futile.

Je l’écoutai sans mot dire…

Mais ce jour-là j’aurais voulu mourir.

Pas seulement ce jour-là d’ailleurs: je m’imaginais volontiers un jour “écrasé dans la rue par des chevaux”. Elle passait tout près de moi. Sa voiture s’arrêtait. En voyant que c’était “moi”, elle murmurait à sa mère :

– Pauvre garçon… Dans le fond il n’était peut-être pas aussi mauvais qu’il en avait l’air. Cela a dû lui faire mal. Tout de même c’est dommage pour lui.

                  Vassili Rozanov, Esseulement

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La vérité c’est le merveilleux

livreclair

gravure de Marie Alloy 
en couverture du livre d'André Dhôtel, 
Le Petit Livre clair, 
Deyrolle & Théodore Balmoral éditeurs.

     « Cherchez à mentir, vous trouverez la vérité ; car il est impossible de mentir : une sorte de châtiment s’attache au mensonge. Je ne sais pas quel miracle du langage le langage traque l’erreur, le désaccord.

     Pour mentir longtemps il faut répéter toujours la même chose – et bientôt la répétition devance l’impuissance.

     La vérité se révèle par quelque chose de plus que la cohérence (les mensonges sont cohérents) par un progrès, par la multiplicité des recoupements et des rencontres, par sa chance.

     La vérité c’est le merveilleux : le merveilleux signe du vrai, non de la vérité abstraite, mais la vérité conforme à notre désir essentiel, celle qui est la rencontre des lois du monde et du bonheur. En tout cas nous ne cherchons pas autre chose. Cette vérité favorise l’action hardie, audacieuse, désintéressée et se confond avec l’amour. »

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             Ainsi, en se perdant obstinément dans les mille et un mensonges de l’amour, en poursuivant la quête toujours vaine de la jeune fille qui, les yeux dans les yeux, vous fit la grâce d’un refus définitif, la cherchant et cherchant encore derrière tous les remparts de pierres jaunes, derrière toutes les portes de bois, vous voici devant les cactées dérisoires et poussiéreuses, les végétaux desséchés du Jardin des plantes de Charleville, et là, dans la misérable et glorieuse flaque de soleil, vous découvrez l’absente vainement poursuivie, vous accédez à sa véridique absence : vous êtes au cœur du monde. Il n’y a rien, et tout vous est donné. DSC05277

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